Rama - Un regard sur le racisme

Une interview canapé avec Rama, une femme forte et engagée, sur le racisme et la discrimination.



EMELINE: Quel est ton héritage ethnique ?

RAMA: Je suis sénégalaise à 100%, mes parents sont nés au Sénégal, mon père vient d’un village à la limite du Sénégal et de la Mauritanie, Dioudé Diabé. Ma mère, elle, est née à Dakar.


EMELINE: Toi, tu es née ici, au Québec ?

RAMA: Oui, je suis née à Montréal, mais plus jeune, je retournais au Sénégal à chaque été. Je connais très bien mon pays et je sais ce qui se passe là-bas.


EMELINE: Est ce qu’il y a une citation ou une phrase que tu te répètes, qui te donne de la force, de l’espoir ?

RAMA: Mon père m’a toujours dit : “ Tu dois toujours être meilleure que tout le monde”, c’est comme ça que je me visualise, que je sois à l’école ou au travail, j’essaie de m’impliquer au plus que je peux, car je sais qu’il faut que je me démarque des autres. Et j’utilise beaucoup cette phrase :“Un non c’est oui, mais ils ne le savent pas encore”. C’est souvent ce que je dis (rires) ! Parce que je suis toujours à fond de mes capacités et je vais leur montrer que je peux le faire et ce qui était un non, devient toujours un oui.


EMELINE: Quelle personne t’inspire le plus et pourquoi ?

RAMA: La personne qui m’inspire le plus, ça serait mon père à 100 % parce que son parcours est tellement incroyable que dans ma tête, c’est comme un film. Il est venu du Sénégal, d’un village qui n’avait pas d'électricité, ses parents étaient analphabètes et comme il n’y avait qu’une école, il allait étudier à Pikine. De là, il a réussi à rentrer dans un concours en France, il ne prenait que 12 personnes sur l’ensemble des candidatures et il a été pris !


EMELINE: C’est vrai que ça ressemble à l’histoire d’un film ! Il est parti de rien et s’est battu pour en arriver là où il est aujourd’hui.

RAMA: Oui, il a travaillé fort pour tout ce qu’il a et il est vraiment parti de rien. Et il a toujours redonné à sa communauté, quand je retourne au village, il y a toujours de nouvelles maisons, l’école a été refaite et c’est grâce à mon père, mes cousins et mes oncles.


EMELINE: Finalement tu es devenue une activiste tout comme ton père ?

RAMA: (Rires) Moi, je lui dis qu’il est un activiste, mais il me répond, “c’est la chose à faire” tout simplement (rires). Il est tout le temps en action et il a toujours aidé tout le monde. J'aimerais être comme lui, aider tout le monde et avoir un impact positif pour la communauté.


EMELINE: J’ai l’impression que ton père est très modeste.

RAMA: Oui, il est très modeste, mon père “doesn't talk about everything” (il ne parle pas de tout ce qu’il fait). Il va juste se réveiller un matin et te dire “Ah, au fait, j’ai fait ça” (rires). Il est vraiment une force tranquille.


Ton vécu du racisme au Québec


EMELINE: Quand t’es-tu rendue compte (ton plus vieux souvenir) qu’il avait une différence de traitement/attitudes entre les noirs et les blancs ?

RAMA: Quand je suis arrivée à l'école, j’ai vue que j’étais la seule noire dans ma classe, mais je n'étais pas traitée différemment. Le moment où j’ai été traitée différemment, c’est quand je suis arrivée avec des tresses à l’école. J’avais quelques mèches brunes dans mes tresses, c’étaient des extensions. Le directeur a dit “elle n’a pas le droit d’avoir ça”, “elle n’a pas le droit d’avoir des teintures”. Ma mère a dû couper mes cheveux là où il y avait des mèches. C’est à ce moment-là que j’ai vu qu’il y avait des différences.

Après plus tard, quand je suis rentrée au secondaire, j’ai vue qu’ils y avaient de grosses différences. Parce que mes profs présentaient des choses qui ne concordaient pas avec ce que j’avais vu au pays. J’avais un prof d’histoire qui ne nous présentait pas l’Afrique comme un continent, mais comme un seul et même pays, une même nation ! Il nous présentait des photos d’enfant dans le désert avec un mouton à côté d’eux en train de mourir (rires), alors oui il y a cette réalité-là, mais il n’y a pas que ça ! Il y a beaucoup d’autres choses à voir, je débattais avec eux et je passais pour une insolente (rires). Quand je disais mon opinion, au lieu de me laisser m’exprimer, ils me renfermer.


EMELINE: C’est vraiment un point intéressant dans l’éducation, dirais-tu que quand on enseigne l’histoire ou la géographie de l’Afrique, on met principalement en valeur la pauvreté et très rarement ses richesses, qu'elles soient culturelles, mais aussi économiques, ou autres ?

RAMA: Oui tout à fait ! Parce que si on montrait la vraie histoire du monde, il y aurait plus de perdants du côté des blancs, on va dire (rires). S'ils montrent la richesse que l’Afrique avait avant, comment ils ont tout pris en Afrique, comment ils l’ont colonisé, moi, je pense, qu’étant une enfant blanche, j’aurais été comme “c’est vraiment pas cool, je ne suis pas contente de ce qui s’est passé” et ça pourrait mener à d’autres révolutions.


EMELINE: Comment s’est passé ta 3eme année ?

RAMA: En secondaire 3, je donnais souvent mon avis en histoire, en géographie, même en maths (rires), car les professeurs sortent toujours de ce qu’ils doivent nous apprendre. Cette année-là, j’étais sur le bord de me faire renvoyer, mais en même temps, j’ai été nommée la personne avec la meilleure moyenne en science sur l’ensemble du cycle du secondaire (3, 4 et 5). Quelques profs me soutenaient, ils comprenaient ces choses-là et ils me supportaient beaucoup, c’est grâce à eux que j’ai pu rester.


EMELINE: Tu exprimais ton opinion seulement avec tes professeurs (rires) ?

RAMA: J’éduquais beaucoup aussi mes amis genre “guys, les rappeurs que vous écoutez, ils viennent de tel quartier où il y a tels problèmes, il faut que vous compreniez ça, vous ne pouvez pas continuer à chanter des chansons de même et continuer votre vie !” (rires)


EMELINE: Avec du recul, que penses-tu de ton parcours académique ?

RAMA: J’ai été très réprimée dans mon parcours académique, je suis contente d’être allée à cette école-là, c’est vraiment une bonne école, je pense que je ne serai pas rendue où je suis, si je n’avais pas été là-bas, mais ça été difficile … D'un autre côté j’ai appris à défendre mes opinions correctement, mes parents m’ont supporté dans tout ce que je disais.


EMELINE: Est-ce que tes sœurs ont eu des expériences scolaires similaires ?

RAMA: Oui, ma plus jeune sœur avait un cours d’histoire géographie sur le monde arabe et son professeur a décidé d’imiter de manière très irrespectueuse l’appel à la prière de la religion musulmane dans la classe. Elle est partie de la classe en pleurant.


EMELINE: Et ton père, a-t’il subi des actes racistes ou encore une injustice policière ?

RAMA: Oui, mon père a travaillé dix ans aux USA, une fois en Alabama, quelqu’un a écrit sur sa voiture à la clé le mot “Nègre”. Une autre fois, il s’est fait arrêter en sortant de la Mosquée parce que les policiers pensaient qu’il roulait sous influence ! Sérieusement, il sortait de la Mosquée (rires) ! Quand ils ont réalisé que ce n’était pas le cas, ils ont essayé de trouver d’autres excuses pour justifier son interpellation, mais ils l’ont finalement laissé partir.

Mon père s’est aussi fait arrêter à Rosemère (Québec), il conduisait une Porsche et il s’est fait arrêter par une agente de police. Elle lui a dit qu’il avait brûlé un stop, il y a 3 stops de ça. Mon père lui a alors demandé pourquoi elle ne l’avait pas arrêté plus tôt, elle lui a répondu qu’elle voulait voir quelles autres infractions il allait commettre. Mon père lui a dit que s’il était arrêté, c'était pour vérifier que la voiture était bien à lui et en effet, elle lui a répondu qu’il n’y avait pas de F sur sa voiture pour indiquer que c’était une voiture de location, puis en plus, c’est une Porsche…. Elle lui a demandé ce qu’il faisait dans la vie …. Il a pris le ticket et a décidé d’aller en cours parce que ça ne faisait pas de sens et il a gagné.


EMELINE: Et toi ? As tu déjà été profilé ici au Québec ?

RAMA: Moi-même, j’ai été profilé trois fois au Québec en voiture, à chaque fois, il me demandait à qui était l’auto que je conduisais (rires) ! Il y aussi mon cousin qui travaillent pour un concessionnaire Mercedes. Il ne peut même pas conduire comme il veut sa Mercedes parce qu’il se fait arrêter tout le temps et il dit: “ Est ce que je dois m’acheter une Honda ou une voiture cabossée pour ne pas me faire arrêter ?” (rires)


EMELINE: Que dirais-tu aux gens qui vivent ou ont vécu des expériences similaires aux tiennes, pour leur donner de l’espoir?

RAMA: Toujours dire ce que tu penses ! Parce que même si sur le moment, les gens n’écoutent pas, ils t’entendent ! Tu as planté une graine dans leur esprit. Certaines personnes ne vont pas changer, mais ceux qui sont autour vont t’écouter. Il faut travailler avec des gens qui ont les mêmes valeurs, pour qu’il n’y ait pas de problème de valeurs. Parce que ces problème-là sont impossibles à gérer. Et si tu vois quelque chose, dis-le, partage-le. Tu es dans une position d’éduquer. Les gens ne vont pas s’asseoir et se dire “ah oui, j’ai des privilèges blancs”, tu crois que quelqu’un va s’asseoir et y penser (rires)? Non quelqu’un d’autre doit venir et leur dire que sur certains points, ils ont plus d’opportunités que nous, donc oui, tu as un “white privilege”.


Racisme, définition et construction



EMELINE: Le Larousse définit le racisme comme une « idéologie fondée sur la croyance qu'il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » », à tes yeux est-ce une question de race ou de différence ?

RAMA: Il y a le mot race dans racisme, mais dès qu’il y a une différence il peut y avoir de la discrimination et ça se traduit comme quelqu’un qui veut avoir du pouvoir sur l’autre.


EMELINE: On entend de plus en plus dire que les blancs aussi, subissent des actes racistes, qu’en penses-tu ?

RAMA: Oui, j’entends beaucoup de gens qui me disent “oh mais il y a du racisme envers les blancs”. Pour moi, il n’y a pas de racisme envers les blancs, parce qu’il y a une hiérarchie (des races), il y a un pouvoir. Donc s’il y a un oppresseur qui a un pouvoir, c’est impossible pour les personnes oppressées d’avoir ce même pouvoir sur ce groupe là. Donc, ils ne peuvent pas être victimes du racisme, mais est ce qu’il peut avoir des commentaires négatifs envers les blancs, de la discrimination envers les blancs ? Oui, je suis pas mal sûre. Mais de dire qu’il y a un système qui ait mis en place pour oppresser les blancs, je ne suis pas d’accord.


EMELINE: On dit que le racisme n’est pas inné mais acquis, qu’en penses-tu ?

RAMA: Non c’est clair, on ne naît pas raciste, on le devient ! Je pense qu’il y a assez d’études qui viennent confirmer que le racisme est acquis. Le monde dans lequel tu évolues, tes expériences et à quoi t’es exposé te poussent à devenir raciste.


EMELINE: Une étude a mis en avant que dès l’âge de 4 ans, les enfants blancs et noirs manifestent des jugements racistes (conscient et inconscient) sur les enfants d’une autre couleur, est ce que cela te surprend?

RAMA: Non cela ne me surprend pas parce que les enfants apprennent très vite de leurs parents ou du milieu dans lequel ils évoluent (par exemple la garderie). Dans la mesure où un parent raciste ou non éduque son enfant, il va nécessairement adopter ce comportement. C’est quand même possible pour un enfant de grandir et de changer son mode de pensée suite à ses expériences scolaires ou parascolaires.


EMELINE: Selon toi le problème vient de l’éducation ?

RAMA: De l'éducation bien-sûr, mais aussi au fait d’avoir ou non la possibilité de l’exprimer. C’est-à-dire que l’on peut avoir des parents racistes, mais si l’enfant a la possibilité d’aller dans une école ou il y a des enfants de différents horizons, il ne pourra pas ou aura moins l’opportunité de répéter les phrases entendues à la maison. Mais par contre il aura la chance de pouvoir changer d’avis, parce qu’en fréquentant des enfants divers, il se rendra compte que ce qu’il a entendu est faux ou ne s’applique pas.


EMELINE: Comment pourrait-on changer cela, stopper le racisme ?

RAMA: Il faut des chiffres pour quantifier le problème, les chiffres, c’est la base.


EMELINE: Est ce que cela ne t’énerve pas de voir que certaines personnes ont besoin de chiffres pour comprendre ou encore réaliser qu’il y a un problème, alors que nous avons toutes ces preuves visuelles d’actes racistes ?

RAMA: Premièrement, nous sommes désensibilisés à la violence et ensuite il y a cette phrase c’est juste un cas parmi tant d’autres.


EMELINE: Oui mais là, c’est fermer consciemment les yeux face au racisme

RAMA: “Ignorance is bliss” (rires), c’est cool, c’est plus facile de ne pas savoir. Quand on commence à savoir, c’est difficile, ça devient compliqué, parce qu’on ne peut plus continuer de faire semblant !


Racisme aux USA vs Québec


EMELINE: Selon toi, pourquoi la mort de George Floyd a déclenché un mouvement d’une telle ampleur, pourquoi pas celle Laquan MacDonald par exemple ?

RAMA: Personnellement, je pense que c’est dû au coronavirus. Les gens ont manifesté pour Trayvon Martin, pour Michael Brown, …. Mais la différence c’est que le lendemain, ils devaient retourner au travail, ils n’avaient pas le choix. Aujourd’hui, on est encore en période de Coronavirus, les gens n’ont plus de travail. Je pense aussi qu’il y a le fait que les blancs se soient ralliés à notre cause et on avait besoin de ça, parce qu’à la base c’est un problème qui vient des blancs. Puis notre génération est différente, on est la “génération éclairée” !


EMELINE: Crois-tu que le racisme soit un “véritable” problème au Québec, contrairement à ce que pense François Legault ?


RAMA: Oui bien-sur et c’est un racisme systémique, mais le problème avec François Legault, c’est que je pense que dans systémique, il comprend le mot système, comme s’il y avait un bâtiment écrit “Raciste” (rires) ! C’est pas ça, mais dans certains processus, décisions ou autres, il y a un biais. On en est plus à l’époque où, on nous appelait la nègre dans la rue, c’est beaucoup plus subtil.

Maintenant, en tant que québécoise, je ne comprends pas les gens qui ne comprennent pas le problème du racisme. L’histoire nous apprend que les québécois ont vécu du racisme systémique, mais quand un autre groupe dénonce le racisme, que eux perpétuent, ils disent que ce n’est pas vrai. Je ne comprends pas qu’ils ne comprennent pas ça !


EMELINE: As-tu déjà rencontré un raciste ici au Québec ?

RAMA: Oui, à HEC nous avions un néo-nazi dans ma classe…. Dans sa tête, il ne pensait pas que les minorités méritaient les mêmes choses que lui, il ne pensait pas que les minorités et les femmes devraient avoir accès aux mêmes choses que lui, il ne pensait pas qu’il y avait un besoin d’augmenter les opportunités pour les minorités, etc. ...


EMELINE: Comment as-tu découvert qu’il est néo-nazi ?

RAMA: Au début, je l’ai su, car les gars de ma classe étaient allés sur son Facebook et en riaient, un peu comme une “joke”. Il donnait beaucoup son opinion et surtout dans le cours de sociologie ou de management. Un jour, le professeur nous a demandés si on était pour ou contre les équipes diverses. Lui a répondu “non, moi, j’aimerai avoir une équipe qu’avec des hommes blancs qui travaillent avec moi”. Pour avoir de bonnes équipes, il faut plein de personnes différentes, ta solution sera alors meilleure, parce qu’elle pourra s’appliquer au plus grand nombre. Exemple, dans les compagnies qui font leur post “Black lives matter” tu vois quand le post a été écrit par une personne blanche VS un post écrit par des gens de divers horizons

Mais pour revenir à ce gars, il est toujours étudiant à HEC, il vit sa vie, il continue de faire des posts Facebook de type néo-nazi. Plusieurs fois, j’ai regardé les chartes d’HEC pour faire des plaintes contre lui, mais à chaque fois, on me répondait que sur Facebook, il n’indiquait pas qu’il venait d’HEC, donc ils ne peuvent rien faire. Il ne faut pas être réactif, il faut être proactif.

EMELINE: Peut-on revenir rapidement sur ton implication dans l’association étudiante “Diversité HEC” ?

RAMA: Oui, la vie associative de HEC est représentée en majorité par des blancs et ça dans toutes les sphères. J’ai été la 1ere présidente noire d’un comité HEC selon ce que j’ai entendu puis j’ai été la deuxième présidente noire incluant les gars d’un comité à HEC.

Face à ma tête, Rama ajouteOui je sais, c’est complètement fucked up !” (rires). Et ça c’est parce qu’il n’y a aucune activité d’intégration pour justement intégrer les minorités. Cette année, ils ont développé un comité, qui s’appelle “Diversité HEC”. Ils travaillent sur des initiatives pour les étudiants minoritaires au sein de l’école.

Dans l’association étudiante qui régis tous les comités, AEHEC, il y a un Africain de Côte d’Ivoire et un Algérien, ils m’ont demandé de leur dire ce que je changerai puisque je l’avais vécu. Je leur ai dit d’aller directement voir les personnes et de leur demander ce qu’ils les intéressent et de faire ces activités-là. S’ils élargissent, ils auront déjà plus d'argent, car il y aura plus de participations et il y aura surtout plus de gens qui vont aimer leurs expériences !!!! Quand j’étais présidente, j’ai apporté des gens avec moi dans le comité, on avait un Asiatique, deux Arabes, trois Noirs, une personne de l’Europe de l’Est, quelques Français et quelques Québécois, tout le monde capotait (rires). On était représentatif de la diversité de HEC. Je n’ai pas demandé que ces gens-là, intègrent le comité, mais notre recrutement était censé, on ne prenait pas une personne dans le comité parce que c’est un ami mais parce qu’il est compétent et ça a changé quelque chose.


Les débats suite à la mort de George Floyd

EMELINE: La mort de George Floyd a ouvert la porte à de nombreux débats, plus ou moins pertinents, en voilà quelques-uns.

The N word

EMELINE: Maya Angelou pensait que personne, ni les blancs ni les noirs, ne devaient utiliser le mot nègre, car il s’agit d’un terme employé par les esclavagistes blancs dans le but de déshumaniser et d’humilier les noirs. À l’inverse, Malcolm X pensait que seuls les noirs peuvent employer ce terme, car ils ont su changer son sens premier et lui donner de la force, et toi qu’en penses-tu ?

RAMA: Moi, je m’identifie davantage à Malcolm X et je suis d’accord avec ce qu’il dit, oui, c’est un mot qui nous donne du pouvoir. Mais si on prend un exemple : les filles s’appellent parfois entre elles en se disant “Hey my bitch”, mais un gars ne peut pas dire ça à une fille, ça ne passera pas et bien c’est pareil pour le mot nègre.


EMELINE: Est-ce-que tu trouves que ce débat autour de l’utilisation du mot nègre est pertinent actuellement?

RAMA: C’est un débat qui date de longtemps et qui détourne l’attention du vrai problème.

All lives matter

EMELINE: Un autre débat est celui “Black lives matter” non “All lives matter”, quel est ton opinion sur ce débat ?

RAMA: Je vais utiliser une analogie, si aujourd’hui, une maison est en feu, tu vas dehors et tu cries “Hey ma maison est en feu, est ce que tu peux m’aider” et que l’on te répond “Ben non, pourquoi on ne s’occuperait pas de ma maison ?”. Non, parce que c’est ma maison qui est en feu maintenant, pas la tienne. Quand tout le monde sera égal, là, on pourra dire “All lives matter”, parce que ça sera vraiment le cas !

Les caméras dans la police

EMELINE: Le mardi 2 juin, le Premier ministre François Legault refusait l'utilisation de caméras par les policiers « On ne regarde pas ça pour le moment. Le Québec ne se trouve pas dans la même situation que les États-Unis », qu’en penses-tu ?

RAMA: Je pense simplement que l’on doit “Defund the police”, il y a beaucoup trop de polices réactives plutôt que de polices proactives. Il faut une police ! Mais il faut une police qui travaille pour la communauté !

EMELINE: Qu’est ce que ça veut dire concrètement “Defund the police” ?

RAMA: Si on prend une partie de l’argent dédié à la police et que l’on construit des centres

communautaires, que l’on développe des programmes de sport, que l’on fait de meilleures écoles, qu’il y ait un meilleur accès aux activités parascolaires, penses-tu que les gens auront envie de rester dans la rue ? Non, il y aura moins d’interventions policières. Defunding the police ça veut aussi dire, donner une partie de l’argent pour avoir plus de travailleurs sociaux, mieux rémunérer les professeurs, … Que cet argent soit investi dans la communauté, il y aura plus de richesse ! Cette nouvelle police pourra alors, gérer les vrais problèmes : les pédophiles, les violeurs, les violences conjugales, etc … Parce que le temps perdu à profiler, c’est du temps perdu à ne pas aider les gens qui en ont vraiment besoin. Defund the police c’est commencer à penser autrement, à être proactive.


EMELINE: Et pour les body caméras (caméras portés sur soi) ?

RAMA: Pour les body cameras, je pense que quand on a rien à cacher, on met une body camera ! Parce que toutes les fois où je me suis faite arrêter en voiture, s’il y avait eu une body camera, ça aurait été beaucoup plus facile de me défendre.


Éducation au problème racial


EMELINE: Le 3 juin 2020, tu publiais sur Instagram, que ce n’est pas à toi (ou plus généralement aux personnes noires) d’éduquer les gens sur les problèmes raciaux, pourquoi ?

RAMA: C’est une école de pensée qui existe dans le mouvement comme quoi ce n’est pas à nous de dire aux gens comment régler un problème que l’on n’a pas créé et je suis d’accord avec ça. Mais les gens ne vont pas réaliser qu’il y a un problème s'ils ne sont pas touchés par ce problème. Et c’est un sujet très touchy (délicat) et si tu dis quelque chose de maladroit, tu es de suite crucifié (rires).


EMELINE: Crucifié ?

RAMA: Oui, on est très prompt à traiter quelqu’un de raciste à partir du moment où il ne connaît pas le système. Il y a des gens qui ne sont pas informés et sont ignorants. Ils ne sont pas fâchés contre les noirs, ils ne veulent pas détruire les noirs, mais ils n’ont juste pas toutes les informations et quand tu essaies de leur expliquer ils ne veulent peut-être pas écouter parce que ce n’est pas le bon moment.

Donc c’est vrai que c’est pas à moi et à nous d’éduquer, mais si vous avez des questions ou cherchez des pistes à explorer, je serai ravie de vous aider. Et c’est dans ce sens-là que j’ai publié cette story Instagram.

EMELINE: Quelles questions devons-nous nous poser quand on veut sérieusement s’éduquer sur le racisme ?


RAMA: La première chose est de réaliser les privilèges que l’on a eus dans sa vie, selon d'où on vient, que l’on soit noir, blanc ou autre. A partir de là, on peut enfin voir où sont les problèmes et les comprendre. Ensuite, je m’éduquerais sur le racisme en général, il n’y a pas un mois où je ne regarde pas un documentaire que ce soit sur le racisme ou autre chose pour comprendre ce qu’il se passe, pour savoir ! Et si vous n’aimez pas les documentaires, il y a les livres, si vous n’aimez pas les livres, il y a les podcast, on est à l’âge de l’information, profitons-en (rires). Et enfin toujours “translate your words in action” (traduis tes paroles en action). Si vous êtes témoins d’une situation raciste, allez aider la personne, utilisez vos privilèges !

Ton ressenti


EMELINE: Quand tu entends le terme « white supremacy », à quoi cela te fait-il penser/ ressentir/ rappeler?

RAMA: Je n’ai jamais été exposée à des groupes extrémistes comme il en existe aux USA (KKK, National Alliance, ...), mais c’est la réalité d’autres personnes. Moi, quand j’entends “White supremacy”, ça me fait penser aux grosses entreprises, au gouvernement, … qui parlent de diversité mais quand tu regardes qui occupe les positions importantes, c’est toujours des hommes blancs, voilà à quoi ça me fait penser, quand l’industrie ou les gouvernements sont monopolisés par des blancs.


EMELINE: Tu es très engagée alors comment te sens-tu face au silence ou l’indifférence de certains de tes collègues, amis, connaissances ?

RAMA: Je leur dis direct (rires) à 100 %. J’aime m’entourer de gens engagés parce que j’aime les débats, on est pas mal tous sur la même longueur d’ondes et on a aussi des opinions qui diffèrent, c’est ça la beauté d’un groupe ! Moi, je ne suis pas d’accord avec le fait que l’on doive être amis avec des gens qui pensent toujours de la même façon, mais on a tous les mêmes valeurs. Quelqu’un qui me dit “hey, je ne pense pas que cette façon de régler le racisme est adéquate et je pense à une autre façon ”, je trouve ça cool ! Ça ouvre le dialogue !


EMELINE: Tu as déjà perdu des amis à cause de cela ?

RAMA: Non, parce que je sais qui sont mes amis (rires) ! Les amis, c’est différent des connaissances. Mais avec mes amis, on est constamment dans une optique de “Comment on peut s’améliorer nous-mêmes ? Comment on peut améliorer le monde ?” Et je pense que c’est bon de s’entourer avec des gens de même, qui sont genre “Let’s talk about this stuff !” (Parlons-en !)


EMELINE: A tes yeux, une personne peut-elle se définir comme non-raciste en ne participant pas activement d’une manière ou d’une autre à régler le problème ?

RAMA: Les gens pensent que c’est juste maintenant, mais non, c’est un lifestyle (style de vie) ! Depuis que je suis jeune, je suis tout le temps en train de dénoncer les injustices et oui, je sais que c’est fatigant (rires). Comme je l’ai dit, c’est le fun d’être ignorant.

Mais j’attends d’une personne qui se dit antiraciste de parler quand il y a un acte raciste qui se passe, qu’elle donne son opinion ! Parce que la majorité du temps, tu as beaucoup plus de pouvoir que tu ne le penses ! Poser des questions ! C’est difficile, parce que ça prend beaucoup d’énergie, mais c’est quelque chose qui doit être fait !

Recherchez aussi ! C’est pas parce que quelqu’un te dit quelque chose que c’est vrai !

Aussi, réaliser que c’est correct de ne pas toujours penser de la même façon, de changer d’avis. Il y a pleins de fois où je pensais que cette personne était comme ça ou comme ça et en fait pas du tout ! C’est correct, on continue (rires) ! On peut changer d’avis, on ne peut pas toujours être parfait ! On est en constante évolution.


EMELINE: Selon toi, à quoi ressemblent les responsabilités quotidiennes d’une personne qui se bat contre le racisme?

RAMA: S’éduquer, dénoncer puis supporter …. et être à l’écoute aussi ! Moi je crois jusqu’à ce que l’on me prouve le contraire ! Croire les gens puis les entendre !

Et puis tout passe par de bonnes intentions ! Si ton intention est bonne , tu es chill! C’est si ton intention est mauvaise, que là, ça va être forcément mauvais !


EMELINE: Oui, parce que tu peux être maladroit et avoir de bonnes intentions, tu seras alors capable de l’expliquer.

RAMA: Exactement ! Aie de bonnes intentions et tu es correct ! Et puis, si on te reprend, écoutes, comprends et appliques.

EMELINE: Que doit-on faire pour que ce mouvement ne s’estompe pas et devienne acteur de changement réel ?

RAMA: Il y a deux choses ! En deux semaines, il y a déjà eu tellement de choses, des gens sont morts pendant les manifestations, d’autres se sont fait arrêter, il y aura toujours des victimes… C’est ça qu’il faut comprendre ! Il faut juste voir ces victimes-là, mais avec le temps le problème s'est estompé, surtout chez les médias ! Parce qu’ils ont leurs “news cycle” (cycles d’infos), mais on ne doit pas les laisser passer à autre chose ! Et c’est pour ça que je trouve que ma génération est cool, parce que l’on se partage les news…

Mais je suis sûre que ça va changer, parce qu’il y a beaucoup de petits changements et ça va fonctionner ! Mais il faut rester informé ! Comme la mairesse de Washington qui peint en gros “Black live matters” et voir ce qu’elle fait à côté !


n.f.: Le budget de Bowser, dévoilé en mai, prévoyait que la police de Washington recevrait 45 millions de dollars de financement supplémentaire pour le remplacement des voitures de police, des motos et des véhicules de soutien spécialisés.
Le nouveau budget proposé augmenterait également les efforts de financement des services de police traditionnels et réduirait les dépenses dans les programmes d'intervention communautaire.


EMELINE: Certaines personnes n’étaient pas ok pour défiler à la marche montréalaise contre le racisme, car selon eux, cela ne servait à rien sans avoir de revendications claires. Qu’en penses-tu ?

RAMA: La différence entre nous et les USA, c’est que chez eux, ils ont les données, ils ont les chiffres, ils savent déjà ce qu’ils veulent faire. Donc ils sont rendus plus loin dans leur organisation. Nous, ici, il y a du racisme systémique, mais on n’a pas de données, on n’a pas de comité indépendant qui réfléchit à comment améliorer la situation, on n’a pas de revendication claire. Pour l’instant, il n’y a pas d’unicité, de plan.

Si on compare au printemps étudiant (les carrés rouges), c’était très clair ce qu’ils voulaient, ils savaient ce qu’ils voulaient, tout le monde était uni derrière pour une même cause. Et on a pas ça nous.

Donc, je pense que c’est un processus qui va prendre du temps ! Il nous faut des chiffres pour faire un état des lieux et après, on décide de ce que l’on peut demander. Mais, il faut savoir ce qui doit être fait, pour ça il faut parler avec les gens à travers le Canada. En incluant toutes les minorités (autochtones, asiatiques, …). Il faut former un groupe et ça …. Ça aiderait !


EMELINE: Et toi qu’est ce que tu souhaites ? Quel message aimerais-tu faire passer ?

RAMA: A la base, il faut rendre les opportunités égales pour tout le monde et peu importe

ton background ! Sans dire que l’on ne voit pas de couleurs, que l’on ne voit pas de différence. Au contraire ! (rires).


Reconnaît les différences des gens et prend-les de façon positive.

Donner les mêmes opportunités à tout le monde et que tout le monde ait la même possibilité de changer le monde !

Il faut être optimiste et être réaliste dans le temps que cela va prendre ! Nous sommes la génération éclairée, mais la prochaine génération prendra l’action. N’ayez pas peur de poser des questions et ne mettez pas “the shame” (la honte) à ceux qui posent des questions.


EMELINE: Même si c’est maladroit ?

RAMA: Oui ! Même si c’est maladroit ! Parce qu’ils veulent aider là ! Donc laisse les t’aider !




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